– Tribulations d’un Christ en croix –

En entrant dans l’église de Taverny, le regard est attiré par le grand Christ en croix accroché à l’une des colonnes de la nef centrale, face à la chaire. La beauté et la douceur du visage du Christ, les éléments décoratifs de la croix en font une œuvre d’art peu banale, à tel point qu’elle fait la une de la publication « Christ en croix du Val d’Oise » publiée par le service de Conservation départementale des Antiquités & Objets d’Art du Val d’Oise.

L’histoire de ce Christ en bois polychrome commence au XIVème ou XVème siècle, la date est incertaine. Sa provenance est tout aussi mystérieuse. S’agit-il d’un cadeau royal à cette église bien connue des rois de France, comme pourrait le laisser penser les fleurs de lys et le liseré rouge qui décorent la croix ? C’est ce que pense l’abbé Lebeuf, qui écrit en 1755 dans son Histoire du diocèse de Paris : « On ne peut guère douter que nos rois ayent contribué au bâtiment de cette église avec les seigneurs de Montmorency »…  Sentiment d’ailleurs partagé dans les années 1970 par Monsieur Yarmola, architecte en chef des Monuments Historiques, comme le raconte l’Abbé Charles Mullier dans sa Visite guidée de l’église de Taverny. Celui-ci évoque également la possibilité que ce Christ ait été initialement installé sur une « poutre de gloire » dans le chœur de l’église.

La croix traverse les siècles bon an mal an, même pendant la Révolution française.

Las ! Lors des travaux et rénovations effectués à la fin du XIXème siècle, la croix va subir bien des outrages ! Une volonté de donner une image plus sévère de la mort du Christ conduit à badigeonner l’ensemble d’une couche de peinture sombre. Un panneau « INRI » est accroché au sommet de la croix (*). Pire, trois des cartouches des extrémités, sans doute jugés trop fantaisistes, sont coupés et relégués dans un quelconque placard ! Le quatrième cartouche (celui du bas) qui assure à la croix une certaine stabilité, n’a pas été touché.

Dans sa monographie de l’église de Taverny, Ernest Gaillard écrit : « Malheureusement, un peintre !!! inexpérimenté et maladroit a réparé ce Christ de telle sorte que les cheveux et la barbe (qui étaient roux, dit-on) voire même la couronne d’épines, ont été affreusement barbouillés d’une uniforme peinture noire ! » Cette photo de 1924 des archives des Monuments Historiques permet de se rendre compte en effet des dégâts causés à l’œuvre d’origine.

Photographie de 1924, Base Palissy

Mais l’histoire ne s’arrête pas là ! La statue continue à s’abîmer, les doigts de la main tombent en poussière… Des paroissiens « qui avaient plus de sentiments pieux que de sens artistique », selon Ernest Gaillard, proposent de remplacer le Christ par une croix moderne en bronze coulé. Vers 1870, un sculpteur renommé, Monsieur Corbon, est alors mandaté par le diocèse pour donner son avis sur le remplacement de la statue. Devant la beauté et l’ancienneté de la croix, et malgré l’incapacité à ce moment-là de faire une restauration correcte, il obtient que ce trésor gothique reste dans l’église et soit protégé. L’œuvre sera d’ailleurs classée au titre « objet » aux Monuments Historiques en juin 1905.

En 1956, enfin, on se penche sur le triste sort de la croix. On rebouche les trous avec de la résine, on recolle les extrémités et on décape l’ensemble afin de lui redonner ses couleurs d’origine, qui, bien que passées, permettent d’imaginer la splendeur de l’œuvre à sa création, avec ses ors et ses aplats de bleu et de rouge vif. La croix est sauvée et l’on peut à nouveau l’admirer comme ont pu la contempler ses contemporains.

Mais détaillons un peu : les quatre cartouches dont il est question représentent le tétramorphe, les quatre personnages ailés (appelés aussi les « Quatre vivants ») tirant le char de la vision d’Ezéchiel dans l’ancien Testament (**). Ils symbolisent les quatre évangélistes : Matthieu (l’homme), Luc (le taureau), Marc (le lion) et Jean (l’aigle).

Le Christ, aux cheveux et à la barbe brun-roux est vêtu d’un périzonium (pagne) de couleur ocre. La précision anatomique de la sculpture témoigne d’une grande maîtrise artistique  et d’un grand sens de l’observation. Les rayons de l’auréole sont accentués par l’alternance de faisceaux rouges et dorés. Le visage légèrement penché est empreint d’une grande sérénité contrastant avec le symbole de souffrance qu’est la croix. Quant à la croix elle-même, elle est peinte d’un motif bleu à fleurs de lys dorées, symbolisant la royauté du Christ.

C’est ainsi qu’après cinq siècles d’existence et pas mal de péripéties, ce chef d’œuvre gothique d’une grande beauté continue à s’offrir à l’admiration des visiteurs. L’ACNDT comme tant d’autres espère qu’il continuera à traverser les âges…

Thérèse Leroy

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* INRI : « Jésus de Nazareth, Roi des Juifs », panneau ironique que les soldats romains accrochèrent sur la croix du Christ pour se moquer de lui sur ordre de Ponce Pilate, Préfet de Judée, exposant le motif de la condamnation du supplicié.

** Ez chapitre 1 ; versets 1-12

Je regardai, et voici, il vint du septentrion un vent impétueux, une grosse nuée, et une gerbe de feu, qui répandait de tous côtés une lumière éclatante, au centre de laquelle brillait comme de l’airain poli, sortant du milieu du feu.  Au centre encore, apparaissaient quatre animaux, dont l’aspect avait une ressemblance humaine. Chacun d’eux avait quatre faces, et chacun avait quatre ailes. Leurs pieds étaient droits, et la plante de leurs pieds était comme celle du pied d’un veau, ils étincelaient comme de l’airain poli. Ils avaient des mains d’homme sous les ailes à leurs quatre côtés; et tous les quatre avaient leurs faces et leurs ailes. Leurs ailes étaient jointes l’une à l’autre; ils ne se tournaient point en marchant, mais chacun marchait droit devant soi. Quant à la figure de leurs faces, ils avaient tous une face d’homme, tous quatre une face de lion à droite, tous quatre une face de boeuf à gauche, et tous quatre une face d’aigle. Leurs faces et leurs ailes étaient séparées par le haut; deux de leurs ailes étaient jointes l’une à l’autre, et deux couvraient leurs corps.

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Bibliographie :

Notice PM95000677 de la base Palissy / Notre-Dame de Taverny  de Laure Schauinger, éditions Ville de Taverny, 1998 / Visite guidée de l’église de Taverny de Charles Mullier, années 1970 / Monographie sur l’église de Taverny de Ernest Gaillard, parue dans le bulletin paroissial de Taverny de février 1935 (numérisé par l’Association Généalogique de Taverny) / Christ en croix, publication du Conseil Départemental du Val d’Oise, service Conservation départementale des Antiquités & Objets d’Art /  Histoire du diocèse de Paris, tome IV, de l’Abbé Lebeuf, 1755

Crédits photos :

Christ en croix de janvier 1924 : négatif 05L00341 sur verre, propriété de la Commission des Antiquités de Seine et Oise (base Palissy) / Photos de la croix dans son état actuel : ACNDT

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